samedi 1 mars 2025

Concours de nouvelles Librinova, Magasine "Lire-Ecrire", Juillet 2023


    Une de mes nouvelles préférées qui, pourtant, n'a obtenu aucune récompense. La principale contrainte était de commencer par l'incipit imposé par l'auteure Mélissa Da Costa, marraine et présidente du jury. Ce titre énigmatique m'a été proposé par mon très cher cousin, Etienne Boyer.


L'épiphanie des désaxés.


    Courir sur la plage, à l'aube, accompagné du vol des goélands était un plaisir absolu que rien ne pouvait gâcher, ni la pluie ni les rafales, mais, ce matin, son pied buta contre un objet à demi enseveli dans le sable qui faillit l'envoyer au tapis : une bouteille en verre à l'intérieur de laquelle se trouvait une lettre jaunie.

    Convaincu du pouvoir létal du ridicule, Jean vérifia que personne n'avait vu sa pirouette et ramassa l'objet. Des décennies d'errance océanique en avaient poli tous les reliefs. La frustration d'avoir été interrompu dans sa routine matinale disparut à la vue du morceau de papier, et son naturel curieux prit le dessus. Il dévissa avec peine le bouchon grippé et déroula délicatement le feuillet tel un archéologue découvrant un papyrus millénaire. Un observateur extérieur aurait alors pu voir se succéder sur son visage la surprise, l'incrédulité, la déception, le néant durant quelques longues secondes et enfin, l'expression d'une joie pure, presque enfantine, précédant un cri triomphal et un interminable éclat de rire. Cette fois, il pouvait bien passer pour un idiot ou pour un fou, il s'en moquait, il le tenait son slogan.

    Il allait enfin pouvoir boucler cette campagne. Des semaines qu'il planchait dessus : le concept du spot télévisé avait été approuvé par le client, le budget serait respecté, le mannequin vedette du moment avait accepté le rôle, ne restait plus que la phrase choc qui, sortie de ses lèvres pulpeuses, rendrait le produit irrésistible. Et voilà qu'elle lui était offerte comme par miracle.

    Sans se poser la moindre question sur les motivations de l'expéditeur du message, Jean reprit son footing, bouteille à la main et sourire aux lèvres. Ces moments d'exaltation, rares mais intenses, lui faisaient oublier, ou plutôt accepter cette vie chaotique qui le maintenait en permanence sur la brèche, exigeant de lui un éternel renouvellement et une course permanente contre le temps et ses concurrents. Paul, son collègue et ami, avait fait les frais de cette frénésie mortifère. Un simple projet rejeté avec cruauté par le client, l'échec humiliant de trop, avait eu raison de lui. Overdose...

    Jean était désormais le dernier dinosaure de l'agence et la lutte était rude avec les jeunes carnivores bouillonnants d'idées branchées. Hors de question de les laisser le mettre au placard. Il s'était fait la promesse de tenir le coup, pour tous les Paul sacrifiés sur l'autel de la publicité.

    Sa recette pour y parvenir tenait plus du kit de survie pour désespéré que d'une bonne hygiène de vie : quelques grammes de poudre blanche par-ci, quelques verres d'alcool par-là, des effluves de parfum de femmes, et d'hommes, laissés, de temps en temps, dans sa chambre à coucher, jamais les mêmes, surtout pas, et son footing quotidien pour nettoyer tout ça.

    Encore tout à la joie de sa trouvaille, il rentra chez lui, gratifia son employée de maison d'un « Bien le bonjour ma chère Caire » accompagné d'un sourire radieux, et fila se préparer pour sa journée de travail, abandonnant la bouteille sur la console de l'entrée.


    Depuis le temps qu'elle travaillait pour lui, Caire savait que rien ne rendait Monsieur Jean plus heureux qu'une bonne idée : ni les substances plus ou moins licites dont elle effaçait les traces, ni le défilé de ses conquêtes aussi éphémères que les parfums qu'elles laissaient derrière elles.

    Elle ne jugeait pas son patron. Elle le savait très occupé, très stressé, très riche et très seul. Compatissante, elle éprouvait une certaine amitié pour lui. Tout différents qu'ils étaient, leur collaboration était parfaite : Monsieur Jean estimait son professionnalisme, sa discrétion, ses silences, elle appréciait son respect, sa gentillesse et ses largesses salariales.

    Elle était donc heureuse de le voir si joyeux. Il semblait satisfait et plein d'un espoir qu'il avait rarement connu depuis la mort de Monsieur Paul. Elle retourna à son travail et ramassa la bouteille au passage, remarquant à peine ce qu'elle contenait, ayant perdu depuis longtemps le goût des surprises et de l'imprévu. Elle s'apprêtait à la jeter quand Jean l'en empêcha in extremis :

— Hop hop hop malheureuse, celle-là, je la garde !

— Désolée Monsieur Jean, je pensais...

— Ne vous excusez pas Caire, vous ne pouviez pas savoir, j'aurais dû vous le dire. J'aurais dû anticiper votre redoutable efficacité ! Regardez, ça c'est la clef du placard !

    Caire n'eut d'autre choix que de lire le papier chiffonné que Monsieur Jean lui mettait sous le nez.

— N'est-ce pas génial ? lui dit-il les yeux brillants d'enthousiasme.

    Sans attendre de réponse à sa question purement rhétorique, Jean tourna les talons, remit le bout de papier dans la bouteille, et sortit de la maison en sifflotant, laissant Caire immobile, le regard vide et les bras ballants.


    Caire avait toujours porté son prénom comme un fardeau. Systématiquement corrigé en Claire par ses enseignants, moqué et travesti par ses camarades de classes en Carie, Craie, Précaire... Une de ses maîtresses d'école lui avait dit un jour qu'elle avait de la chance d'avoir un prénom rare, voire unique, elle qui portait le prénom féminin le plus répandu en France.

— Moi aussi, j'aurais bien aimé que l'officier d'état civil se trompe ! Je me serais peut-être appelée Nahalie, ou Nalhalie, ou encore mieux, Athalie !

    Son sourire bienveillant n'avait pas réussi à apaiser l'aversion de Caire pour cette singularité.

    Non, son prénom n'était pas le fruit d'une erreur mais bien le choix de ses parents : arrivée sur le tard, alors qu'ils ne l'attendaient plus, elle avait déjoué leur projet de voyage en Egypte, folie pour laquelle ils économisaient sou par sou depuis des années. Ils y avaient renoncé avec bonheur et avaient fait de leur fille le nouveau projet de leur vie, leur Egypte, leur – Le – Caire.

    Ils avaient misé tout leur argent et tous leurs espoirs sur elle. Déménageant dans un quartier chic, proche des meilleures écoles et loin de leurs moyens. Ils assumaient avec peine et fierté les traites d'un petit appartement et les frais de scolarité de leur fille en cumulant chacun plusieurs emplois. Rapidement, la petite Caire avait senti qu'elle était différente de ses camarades de classe, qu'elle ne faisait pas partie du même monde.

    C'est au collège qu'elle avait compris que le problème venait des mocassins à glands et des polos à crocodile. Ils étaient riches, elle ne l'était pas. Ils étaient méprisants, teigneux, intolérants envers ses différences, elle était intelligente. Excellente élève, elle lavait leurs humiliations en obtenant les meilleures notes. Elle s'était peu à peu mise à la marge, se protégeant des autres et ne les côtoyant que par nécessité.

    Qu'aurait elle fait d'une amie ? L'aurait elle invitée dans leur tout petit appartement ? Lui aurait elle présenté sa famille ? Autant offrir sa carotide à un prédateur affamé. Loin d'éprouver de la gratitude pour ses parents, elle avait honte d'eux et de tout ce que leurs sacrifices lui coûtaient. Après tout, elle ne leur avait rien demandé.

    Une rage sourde et fielleuse était née de cette honte et des tracasseries permanentes qu'elle subissait, rage qui nourrissait une ambition revancharde limitée seulement par ses rêves. Son BAC en poche, elle ferait une prépa, puis une grande école, n'importe laquelle pourvu qu'elle la fasse sortir de la condition de prolo héritée de ses parents. Elle quitterait leur appartement minable dès son objectif atteint et ferait bouffer leurs glands à tous les porteurs de mocassins à coups de sac à main en croco !

    Sa colère et ses ambitions étaient retombées comme un soufflé le 5 juillet 2013, jour des résultats du BAC. Reçue avec mention Excellent, sortie surprise au restaurant pour fêter l'évènement, voiture étincelante, papa et maman tirés à quatre épingles pour faire honneur à leur génie de fille. Un invité inattendu avait croisé leur route, choc frontal, trois morts et une rescapée indemne : Caire.

    Outre une voiture et la disparition de ses parents, elle avait pris son karma en pleine face, pensait elle, comme un boomerang. Elle avait été aveuglée par ses frustrations infantiles et absurdes, et par sa monstrueuse ingratitude. Comment avait elle pu passer à côté de l'essentiel et donner tant d'importance aux regards d'enfants puis d'adolescents dont le seul crime était d'être des gosses de riches ?

    Le mythe d'Icare lui était alors apparu comme une évidence : prénoms anagrammes, destins similaires. Elle avait visé trop haut et en serait éternellement punie. Sa mort à elle serait sociale.

    Inconsolable, majeure livrée à elle même avec pour seule compagne sa culpabilité, elle avait décidé de rester dans l'appartement familial désormais à elle, avait arrêté ses études et repris une partie des chantiers de ménages de ses parents. Depuis dix ans, elle pensait honorer leur mémoire en adoptant cette vie de labeur routinière qui lui assurait la sécurité et la protégeait de tout espoir, de toute déception et de tout chagrin.. Elle avait seulement renoncé à leurs rêves et aux siens.


    Son état cataleptique dura quelques secondes. Son corps semblait hésiter, suspendu entre la résurrection et la pétrification, comme après un électrochoc. Son cerveau tournait à plein régime, mobilisant toute son énergie, questionnant et analysant les données apportées par les quelques mots qu'elle venait de lire. Le message avait harponné des pensées jusque-là enfouies dans les abysses de ses souvenirs, pensées devenues muettes, sourdes et aveugles. Il raclait le fond de son cœur et la douleur l'irradiait comme un éclair, une révélation. Caire réalisait l'injuste punition que son système de croyances post-traumatique infligeait à l'adolescente meurtrie, qu'au fond, elle était restée. Sa vie lui parut soudain d'une immense tristesse et sans perspective de bonheur.

    Elle se liquéfiait de l'intérieur et tout ce liquide voulait sortir : elle pleura. Elle pleura longtemps. Elle pleura tant que, ayant enfin réussi à sortir de sa torpeur, elle griffonna son message avec peine : « Monsieur Jean, pardonnez moi, je dois partir. Prenez soin de vous. Votre chère Caire ».

    Sur le chemin de son appartement, elle s'arrêta dans une agence de voyage et prit un billet d'avion pour l'Egypte.

***********************


04 Août 1962, Los Angeles, USA

    Norma avait essayé.

    Elle devait sûrement comprendre que ça ne pouvait pas durer, que ça devenait trop dangereux, que ça ne pouvait que se terminer ainsi, que c'était évident depuis le début.

    « Rester digne, ne pas pleurer. »

    John lui avait rappelé ses obligations envers leur pays, envers sa femme, sa famille et le reste du monde. Il savait que tout irait bien, elle avait sa vie, ses projets, sa carrière. Bien sûr il l'aimait, il n'aimait qu'elle, il n'aimerait jamais qu'elle, cette décision le rendait très malheureux lui aussi mais, il n'avait plus le choix...

    Norma l'avait écouté, impassible, jusqu'à une dernière petite phrase lancée presque l'air de rien, avant de la quitter pour toujours. Les mots tournaient sans arrêt dans sa tête, lui rappelant à quel point son amour pour lui l'avait rendue stupide et crédule. Ils parlaient de mépris pour les espoirs fous qu'elle avait caressés malgré elle, et salissaient les souvenirs de cette belle histoire.

    Pour se libérer de leur emprise malveillante, elle les avait enfermés dans une bouteille et les avait jetés à la mer. En vain. Elle imaginait le message toxique dans la bouteille, le voyait flotter, dériver à l'infini, et cette image la hantait.

    Même si elle avait fait bonne figure jusque-là, honorant ses contrats, souriant à ses fans, dupant sa famille et ses amis, toujours, la petite phrase naviguait dans sa bouteille et, avec elle, les regrets.

— Vos médicaments ont été livrés, Madame.

— Merci Jane, laissez les là. Vous pouvez rentrer chez vous maintenant, je n'aurai plus besoin de vous ce soir.

— Merci Madame, bonne soirée.

— Bonne soirée Jane.

    Norma avait essayé, mais elle n'y arrivait plus.

    Jane la trouverait le lendemain, endormie à jamais, dans la célèbre robe blanche qui, en s'envolant au-dessus d'une bouche de métro, avait fait d'elle la femme la plus désirée au monde.

**************************

    Caire était rentrée d'Egypte métamorphosée, comme ressuscitée. Elle avait repris ses études et Jean était désormais son seul patron. Elle lui avait ramené un Phénix de son voyage, statuette qu'il avait posée sur son bureau, à gauche du portrait de Paul.

    De l'autre côté du portrait, une vieille bouteille en verre.

    Dans la bouteille, un bout de papier jauni.

    Sur le bout de papier, les quelques mots qui avaient tué Norma, sauvé la carrière de Jean et, sans doute, sauvé la vie de Caire :


« What did you expect ! »











Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Souvenir d'enfance

  Voilà quelques années, j'ai retrouvé plusieurs de mes dessins d'enfant représentant des cercles concentriques très colorés. J'...