dimanche 30 mars 2025

Souvenir d'enfance


 Voilà quelques années, j'ai retrouvé plusieurs de mes dessins d'enfant représentant des cercles concentriques très colorés. J'avoue que la vue de ces motifs clos et intriqués, parfois assez sombres, m'ont intriguée, voire mise mal à l'aise. Plutôt que de les offrir à l'analyse d'un pédopsychiatre, j'ai essayé d'en reproduire un pour voir ce que cela m'inspirerait...


Prisons d'ouate,

solitude capitonnée, 

douillets duvets d'enfance à traverser,

remparts dorés qui cèderont, 

forcés par l'inéluctable éclosion, 

l'incessante naissance aux mondes, 

jusqu'au vertige des derniers abysses.

mercredi 19 mars 2025

Première commande, lutter contre le syndrome de l'imposteur.

 


Quand vous participez à un concours, vous êtes totalement anonyme. Si vous ne prévenez  personne de votre entourage, vous pouvez vous planter en toute discrétion. Voilà qui est plutôt confortable pour l'égo qui n'a presque pas de pression. Tout se corse quand, pour la première fois, on vous commande un écrit... Je ne parle pas de la copine qui vous demande de mettre en forme un mail ou de corriger une lettre, je parle d'une vraie "création artistique". Immédiatement, l'imposteur qui hante les circonvolutions de votre cortex vous susurre que vous n'êtes pas à la hauteur et que vous allez immanquablement décevoir votre commanditaire. Alors il faut lutter contre cette petite voix perverse, lui rappeler que vous avez eu quelques petits signes d'encouragement, d'humbles petits succès et que, après tout, vous ne risquez rien à essayer. Il faut se lancer malgré soi et relever le gant. Ces textes répondent à la demande de ma très chère Béatrice Mengelle Savinien, danseuse, chorégraphe, professeure de danse (et bien plus) : livrer, en toute liberté, ce que m'inspirent les merveilleuses compositions de Claudio Monteverdi, choisies pour son spectacle des 25 et 26 juillet 2025 (Casino de l'île d'Yeu) : "Le murmure de la vie", Monteverdi en chanté-dansé. Je vous les livre avec son autorisation.

 

HORCHIL CIEL E LA TERRA

ZEFIRA TORNA

SI DOLCE E TORMENTO


Chaque nuit me plonge dans sa fausse quiétude.

Ma solitude tourmentée y mène des batailles stériles.

Je me débats et me complais dans sa langueur morbide, sans jamais m'y noyer tout à fait.

Et chaque jour renait, qui m'entraîne à nouveau dans sa folle allégresse.



SOAVA LIBERTATE

LAMENTO DELLA NINFA

EGO DORMIO


Je croyais vivre, je dormais.

L'Amour, de sa grâce, m'éveille et m'éclaire.

Le brasier qu'il allume en mon sein me consume et me brûle.

La douleur d'aimer me colle comme une ombre, jamais plus ne me quitte.

Un sommeil éternel me rendra t-il la paix ?



PUR TI MIRO

ROSA DEL CIEL

LAUDATE DOMINUM


Enfin, rien n'existe que toi,

tu es partout .

Tu es en tout.

Tu es la pierre et l'univers,

tu es le sang, la sève et la lumière.

Tu es en moi, je suis en toi,

nous sommes un nous, nous sommes un tout.



NIGRA SUM

LAUDATE DOMINUM


Qui que vous soyez,

Où que vous alliez,

Que vous le sachiez,

Que vous l'ignoriez,

Que vous le vouliez,

Que vous le fuyiez,

Quoi qu'il arrive il y a l'Amour.

Quoi qu'il arrive, vous êtes aimé.




dimanche 9 mars 2025

La terre a tremblé !

 


8 Mars 2025

Journée internationale des droits de la femme



LA TERRE A TREMBLÉ



Chaque année de ma vie d'adulte, cette journée hautement symbolique a été l'occasion d'éveiller ma conscience, d'éclairer mon ignorance, de réapprendre l'abîme qui sépare le confort d'être une femme et celui d'être un homme. Chaque année, j'ai senti la colère et le désespoir monter et finir en un « Put... de bor... de mer..., quand est-ce que la petite moitié de l'humanité (48%) arrêtera de faire chi...la grande moitié qui l'enfante ? ». 

Et chaque année, petit à petit, j'ai repris le cours de ma vie, laissant redescendre la pression, sacrifiant mon énergie guerrière sur l'autel des habitudes, comme on abandonne le deux janvier ses bonnes résolutions du premier. J'ai mis des points de suspension à mes jurons et fait taire la lionne qui avait tout juste commencé à rugir. Ma conscience s'est rendormie, la lumière s'est dissipée et, finalement, je n'ai plus rien vu, tout est « redevenu normal ».


Mais hier, la terre a tremblé.

Hier, quelque chose m'a arrachée à la désinvolture fugitive avec laquelle je considérais habituellement le sujet, et m'a remis brutalement les pieds sur terre.

J'ai senti la terre trembler au son des chants de mes sœurs, place de la Pylaie.

J'ai senti la terre trembler au son des sabots des sardinières bretonnes en grève, durant l'hiver 1924 (un siècle tout juste).

J'ai senti la terre trembler quand Lulu (« Lulu femme nue ») est tombée sous la gifle de son mari.


La terre a tremblé sous mes pieds et m'a « secoué le coco » comme dirait Christina. Depuis, des questions me taraudent :

  • Me suis-je autorisée toutes les alternatives ?

  • A côté de quelles opportunités suis-je passée sans les avoir seulement considérées comme possibles ?

  • Me suis-je autocensurée ?

  • Qu'ai-je loupé ?


Je pense être une femme libre et avoir vécu selon mes choix mais, est-ce vraiment le cas ?

Je ne peux pas changer le passé mais je peux nourrir, protéger et chérir la lionne en moi. Avec ma petite fille intérieure, ça commence à faire du monde dans ma tête mais quand on aime, on ne se compte pas !


PS: Google est un sacré sexiste !



Merci au chœur de femmes qui nous ont ravies, place de la Pylaie samedi, et à Anne-Sophie de la librairie "A contre courant" (Ile d'Yeu) pour sa lecture à La Fabrique.

"Lulu femme nue" film de 2013 , réalisatrice Solveig Anspach, d'après la BD de Etienne Davodeau.


mercredi 5 mars 2025

Blog, pas blog ou pourquoi un blog ?



 " Un blog ? Pourquoi un blog Mams ? Ca n'existe plus ça, si ?". Inutile d'être en facetime pour deviner l'expression mi-tendre, mi-moqueuse de mon fils ! (Quentin Ferlay)

"Taratata ! (oui, j'ai un sens aigu de la répartie impactante !), Etienne en a un et il cartonne !" (http://etienneboyer.blogspot.fr/

Pourquoi un blog donc ? Pour répondre à la question qui m'a été posée voilà quelques jours et qui m'a laissée dans l'état de sidération d'une poule devant un couteau : "Où peut-on te lire ?". Ah bah... heu...😒

Voilà ! 

J'aurais pu aussi décider de me trimbaler avec mon sac spécial dans lequel j'ai fourré les recueils où figurent mes nouvelles, ou avec ma clé USB-tortue sur laquelle j'ai enregistré tout tout tout..., mais, à l'heure des réseaux sociaux, c'eut été se priver d'une diffusion plus large (ça y est, elle s'emballe 😁).

Plus sérieusement, créer un blog, c'est aussi une façon pour moi, de passer de l'imposture à la légitimité, et ce n'est pas peu dire ! C'est accepter et oser affirmer que "je suis une auteure/autrice" ( je n'ai pas encore réussi à me décider😏), débutante, inconnue mais, créatrice de contenus à visée littéraire tout de même. Ce sujet fera sans nul doute l'objet d'un prochain article !

Je vous propose donc une incursion dans mon monde via ces nouvelles et d'autres textes qui alimenteront ce blog à l'avenir. Je remercie au passage mon Mentor, Etienne H Boyer pour sa patience et le partage de sa longue expérience !

PS : "Blog, pas Blog", vous avez la réf  ? (tirée par les bigoudis, c'est vrai 😊)

Chaï Bao !

dimanche 2 mars 2025

Concours littéraire 2024 "Une île des auteurs" (Ile d'Yeu) : prix du jury.

Cette nouvelle est le résultat de multiples influences : une vieille carte postale de l'île d'Yeu lue lors d'un dîner, les décès d'anciens patients (racontés presque à l'identique) et les informations glanées auprès de mes amies islaises (surtout Anne S) sur les différentes époques et certains évènements.



LA LETTRE


Franck T, dit « La Pipe » n'est plus. Avec lui se sont éteints tous les « La Pipe » de l'île d'Yeu.


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André « La pipe », premier du nom, son grand-père, l'avait cassée, sa pipe, au propre comme au figuré, un jour d'été au début des années cinquante. Crise cardiaque, chute face contre terre, entre deux rangs de choux. On l'avait retrouvé le teint bleuté et la pipe en morceaux enfoncée dans la gorge. Triste fin pour ce robuste patron pêcheur.

Ninette, sa femme, l'avait suivi de près. L'image d'André asphyxié l'avait hantée jour et nuit. Jamais elle ne s'était pardonnée de lui avoir offert un jour sa première pipe et d'avoir envoyé son mari au potager ce jour-là. La raison l'avait peu à peu quittée en même temps que le sommeil et l'appétit. Elle s'était éteinte en décembre, à la faible lueur de la bougie qui éclairait son chevet, leur photo de mariage sur le cœur et le derrière d'Hector collé à son oreille. Le chat de la maison l'avait accompagnée, à sa façon, durant ses derniers instants.


En été 1958, ce fut le tour de la tante Marie.

Quand la vieille fille discrète ne gerçait pas ses mains dans le froid des conserveries, elle s'adonnait à la passion du jardinage. Qui, d'une arête de poisson ou d'un microbe sorti de terre, avait percé sa peau et empoisonné son sang ? Mystère. Le médecin, averti trop tard, avait déclaré :« septicémie », devant le corps brûlant de la pauvre femme. « Rien à faire, on n'est pas équipé, je préviens l'abbé en passant » avait-il ajouté avant de reprendre sa route vers d'autres mésaventures.

En guise de confession, l'abbé avait recueilli deux mots répétés à l'infini par la mourante en délire, « ma merveille, ma merveille », ce qui n'avait pas manqué de l'émouvoir. Quelques heures plus tard, la tante Marie avait fini par se libérer de sa fièvre et refroidir tout à fait.


**************

Voilà pourquoi, Franck et sa mère s'étaient rendus chez le notaire de l'île d'Yeu, en cette fin d'août 1958. A tout juste dix-huit ans, il héritait de sa tante la maison familiale, sa mère, Denise, ayant reçu les nombreux terrains en partage à la mort de ses parents.


Au bout d'une heure, Franck avait laissé tout le monde en plan.

Le notaire, et son air affecté de compassion sous lequel on pouvait lire une curiosité malsaine. Ce faux-jeton était au cirque. Il regardait Franck marcher sur un fil tendu au-dessus du vide et attendait le moment où il perdrait l 'équilibre et viendrait s'écraser lamentablement sur le sable poisseux de la piste.

Sa mère, dont les larmes lui avaient donné une telle nausée qu'il aurait voulu l'étrangler pour la faire taire. Elle qui avait su si bien garder le silence pendant dix- huit ans, se répandait en un flot continu d'excuses et de mots d'amour. Sa petitesse coupable, la morve qui lui coulait entre les lèvres et ses mains s'acharnant sur son chapeau à voilette étaient insupportables. Que serait cette femme pour lui désormais ?

Il était sorti du bureau capitonné en courant, était passé devant le clerc en poussant un hurlement de bête blessée, le laissant la bouche ouverte et l'air ahuri de celui qu'une frayeur nocturne tire de son sommeil.

Il avait couru autant que son souffle le lui avait permis et, à bout de force, avait embarqué sur l'Amiral de Joinville, en direction du continent.

Dans sa main, froissée et réduite en boule par le chagrin et la colère, La Lettre.


« Ma merveille,

Je t'aime autant que je l'ai aimé. »

L'impression d'étrangeté qui le suivait partout et l'indescriptible mystère cotonneux qui semblait troubler l'histoire de sa famille, s'expliquaient enfin.

La distance de son grand-père, qu'il avait prise pour de la pudeur, n'avait été que tolérance contrainte.

Son père, lui, l'avait ouvertement haï, le rabaissant aussi souvent que possible, méprisant son apparence et sa nature si différentes. Franck avait refoulé une terrible envie de rire le jour de sa mort : les pompiers avaient dû dégonder la porte des toilettes ouvrant vers l'intérieur, pour déloger le gros homme qui y avait rendu son dernier souffle, rouleau de papier toilette à la main, pantalon sur les chevilles et menton sur le nombril. On se paie comme on peut des tracasseries de la vie.

L'homme ne manquait à personne. Visqueux jusqu'au bout des mains qu'il avait baladeuses, il n'avait de sec que le cœur. Mais Franck pouvait-il encore lui en vouloir aujourd'hui ?


Les femmes, elles, l'avaient adulé.


**************


L'Amiral de Joinville avance lentement dans la chaleur de ce jour d'août. Le bruit des conversations alentour berce Franck. Epuisé de chagrin, il plonge dans une sorte de torpeur ébrieuse. Les mots qu'il vient de lire tournent dans sa tête et se déforment à la faveur de son désespoir.


« Ma merveille,

Je t'aime autant que je l'ai aimé. »


Je t'aime Oh, tant que je l'ai aimé.

Ma merveille.

La merveille.

La mer veille.

La mère veille.

La mer, La Mère, Marie.

**************


Alors que ses parents restaient coincés sur le continent par leur boucherie-charcuterie, Franck avait passé tous les étés de son enfance sur l'île d'Yeu, choyé par sa tante et sa grand-mère. L'île avait connu tellement de brassages de populations que personne ne s'y émouvait de sa physionomie. Il était leur fierté, le blondinet aux yeux bleus, leur miracle de la génétique. Le docteur, en passant, ébouriffait parfois ses cheveux et lançait un énigmatique « Oui, miracle de la génétique » en tournant les talons.


**************


L'Amiral n'avance plus, la chaleur monte dans la cabine.

Banc de sable. On est bloqué pour une durée indéterminée sur un banc de sable, Fromentine en vue.


Depuis La Lettre, Franck revoit son enfance avec un nouveau mode d'emploi. Il mesure confusément les conflits intérieurs que chacun a dû traverser et les sacrifices consentis pour sauver la face.

André avait racheté sa fierté pendant la guerre en faisant passer plus de résistants en Angleterre que de poissons dans les cales de son chalutier.

Ninette avait allumé plus de cierges et lustré plus de bancs d'église que l'abbé ne compterait jamais de fidèles.

Le bon docteur, dont le silence n'était pas à vendre, s'était dit qu'il en verrait de bien pires et avait « oublié » d'annoter le dossier de Marie.


Marie, la mer, la mère.

La merveille.

La mère veille.

L'amère veille.


La nuit tombe sur l'Amiral. Les heures passent dans la mollesse et le ronron des conversations.

Franck lâche prise. Elle a beau avoir réécrit son histoire, Franck n'y est plus. Il se sent comme l'Amiral, pris au piège, par surprise, coupé dans l'élan d'une vie qui ne lui appartient plus. Il se perd dans les déclinaisons de plus en plus farfelues des mots qu'il vient de lire.


« Ta venue au monde a marqué l'arrêt net de mes douleurs... »


L'arrêt net de mes douleurs.

La reinette de mes douleurs.

L'arrêt net de mes doux leurres.


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Officiellement, Marie était partie sur le continent aider sa sœur à la boucherie, le temps nécessaire. A l'arrière de la boutique, à l'abri des regards mais pas des indélicatesses de son beau-frère, Marie avait couvé. A mesure que le ventre de sa soeur s'arrondissait, Denise, elle, fourrait torchons et serviettes dans son propre jupon recevant les félicitations des clients pour un ventre qui resterait pourtant à jamais stérile.


Marie avait pleuré, beaucoup. Denise avait promis, beaucoup. André avait accepté, beaucoup. Ninette avait prié, beaucoup.


« Enfant de l'Amour...

Franz, victime de la folie guerrière...

Soldat malgré lui... »


Franz, Franck.

Franz, franc ?

France, victime de la folie guerrière.

La France, la franche.

Dans ce bateau pourtant immobile, Franck a le vertige. La tête lui tourne, les mots se mélangent, il perd pied.

La merveille, l'enfant de l'amour.

L'amère veille.

L'âme erre, veille l'enfant de l'amour.


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André avait caché Franz, le fritz déserteur, le petit boche blond aux yeux si bleus que Marie s'y était noyée. Quand le docteur avait annoncé aux La Pipe que « l'embarras digestif » de Marie disparaîtrait au bout de quelques mois, ils avaient compris. Il n'y avait eu ni reproche, ni hésitation. Il avait fallu agir vite. Franz était passé du grenier de la maison à la cale du chalutier direction l'Angleterre. Marie avait quitté l'île. On se retrouverait après la guerre et l'honneur serait sauf. Sauf que Franz ne devait jamais revenir. Très vite, la nourriture anglaise ou un bombardement avait eu raison de sa courte existence, selon la source peu sûre d'un réseau clandestin.


**************


Cinq heures que rien ne bouge. Franck étouffe, il a besoin d'air, de sortir, de voir la mer. Il s'agite sur son banc, marmonnant ses litanies sans queue ni tête.


Voir la mer.

Voir La Mère.

La Mère amère.

L'amertume. La mère tue.

La mère tumeur.

La mer tue, meurs.

L'arrêt net de mes douleurs.


Il se lève et sort. Dehors, il n'aperçoit que l'obscurité d'un ciel sans étoile et d'une mer d'encre. Ce serait un tel soulagement d'y plonger. Lui qui n'a rien vu, rien compris, retrouverait dans ces ténèbres la paix de l'ignorance.


Enfin, l'Amiral de Joinville s'ébranle...





Concours de nouvelles Envie de vous lire 2023 (Viroflay), thème "Fenêtre sur rue", 1er prix.

 Histoire inspirée par un fait divers arrivé à Bordeaux, ville que j'ai habitée pendant toute mon adolescence. Ce premier prix a été une énorme surprise et je crois ne pas en être encore revenue. 




Miroir, miroir...



Chinoises, les ombres se découpent, précises, sur le voilage blanc, à la lumière trop crue du plafonnier. Autour de la table, quatre chaises, dossiers hauts, rembourrés, confortables. Quatre convives.


De l'autre côté de la rue, par un hasard salutaire, il a trouvé refuge sous un large porche libre. Il s'y abrite du mieux qu'il peut, la nuit et le froid mordant ne lui font pas de cadeau. D'abord indifférent au reste du monde, il remarque à peine le manège des silhouettes fantomatiques et silencieuses de la fenêtre en face. Une fois emmitouflé dans tous ses vêtements et calé contre la vitrine, il n'a plus qu'à attendre que la nuit passe. Alors il les voit. Quelque chose le trouble peu à peu. Il les observe et c'est sa vie qui défile devant lui, à travers le miroir déformant de cette fenêtre d'appartement.


A un bout de la table, le profil sec, la posture raide, presque figée, le chignon strict duquel rien ne dépasse : la Matriarche. Le menton pointu monte et descend au seul rythme des maigres bouchées qu'elle picore du bout de la fourchette. Pas un mot, les regards suffisent.


Il faut croire que chaque famille a la sienne. Jamais un compliment, jamais un merci, jamais une marque d'affection, l'aumône de son auguste présence, le « tout-dû » à son rang, à son âge, à l'absurdité de l'habitude et, derrière ses petits yeux rentrés, aspirés par le dessèchement de son cœur, un insondable mépris. Notre Marâtre.


A l'autre bout de la table, le dos affaissé, le ventre rebondi, le crâne presque totalement sphérique et lisse, les bajoues ramollies tombant vers le menton, double : le Placide. Il bouge peu, tangue d'une grosse fesse à l'autre, avance des bras charnus vers les louches qu'il saisit à mains potelées et ramène encore et encore, pleines, vers l'assiette.


Pas facile d'être celui qui emmène une belle héritière loin du destin prestigieux qu'on espérait pour elle. Tu fais de ton mieux pour être à la hauteur. Peu à peu tu t'enveloppes, tu arrondis tes angles pour que tout glisse, pour que rien n'ait de prise, parce que tu n'es jamais assez bien pour les autres. Tu prends de la largeur pour ne pas prendre le large, tu protèges ton cœur, tu l'enrobes de douceurs sucrées et tu gardes le cap, parce qu'elle, elle t'aime.


Elle ne s'assoit presque jamais, elle va, elle vient, elle tend les plats, prend les assiettes, remplit les verres, disparaît un instant et revient les mains pleines, elle s'occupe de tout et de tous. Le cou gracile, les cheveux savamment décoiffés, les mains longues et fines, agiles, les gestes fluides et légers : la Féline. Elle danse autour d'eux, elle tisse la toile cohésive du cocon familial, elle distribue les liens.


Tes cheveux. Le souvenir de leur parfum vanillé, de leur incroyable douceur. La perfection de ton profil « grec ». Le battement de ton cœur à ton cou délicat. Et ton corps, souple et ferme, à la fois fort et tendre, légèrement arrondi juste sous le nombril, au renflement sacré de ton nid.

Maintenant j'ai froid mon amour.


Au milieu, une petite main tendue vers la panière à pain, quelques mèches de cheveux hirsutes dépassent du dossier de la chaise, il gigote, il se penche furtivement pour ramasser quelque chose : l'Enfant. Son siège le cache presque tout entier, il n'existe quasiment pas, que par morceaux, parfois et brièvement.


Le plus beau jour de notre vie. Nous n'en revenions pas. Comment était-il possible que tant de bonheur nous arrive, à nous ?

Il rattrapait tout : mon insuffisance, mon origine misérable, notre amour incongru aux yeux de la Marâtre. Elle pouvait bien garder son air supérieur et pincé, il l'ignorait. L'a-t-il jamais appelée « grand-maman » ? Quelle farce, qu'avait-elle eu d'une maman pour toi, mon amour ?

Il gigotait lui aussi, ne tenait pas en place, riait, babillait, il prenait tout l 'espace. Il était notre vie, notre lumière, notre énergie.

Tout était si parfait mon amour, lui, toi, moi et notre Amour contre le reste du monde.

J'ai si froid.


La Féline porte un nouveau plat dans lequel une forme oblongue terminée par deux manchons fume encore. Le Placide joint les mains en prière sur son cœur, les mèches de cheveux de l'Enfant rebondissent au-dessus du dossier, la Matriarche a-t-elle vraiment hoché du chignon ?


C'est la dinde, pauvre bête.

Je l'imagine se dandiner dans sa basse-cour, confiante, grattant le sol aux côtés de ses congénères, incapable d'anticiper le sort qui leur est réservé.

Moi non plus, je n'ai rien vu venir.

Moi aussi je croyais que ma vie c'était ça : la quiétude et le bonheur simple de mon quotidien avec mes deux amours, pour toujours.

Il y avait bien la Marâtre, d'accord. Même de loin, depuis sa tour d'ivoire parisienne, elle nous envoyait ses ondes maléfiques. Il faut bien le reconnaître, elle avait du talent pour tout salir sans dire un mot. Ses silences étaient meurtriers. J'ai toujours pensé qu'elle n'acceptait ton invitation pour le réveillon que pour mieux nous le pourrir. C'était ta B.A de l'année, ta façon de soigner ton karma disais-tu.


Le Placide s'est levé. Il disparaît un instant et revient avec une bouteille qu'il porte avec précaution, à deux mains. Il la présente à la Matriarche qui ne bronche pas. Il caresse délicatement la bouteille et en enlève habilement le bouchon. Il lui sert un fond de verre qu'elle goûte du bout des lèvres.


J'aurais peut-être dû retourner le voir ton fichu Perroquet. Je n'ai pas supporté qu'il répète tout ce que je disais. C'est vraiment ça le boulot d'un psy ? Te renvoyer comme un écho ta culpabilité, tes angoisses, tes envies de mourir ? Comment espérait-il supprimer cette douleur incrustée dans mon cœur comme un tatouage ?

Je trouvais que boire me soulageait plus vite, pas longtemps mais plus vite.

Quand j'y pense, toute la cave y est passée. Ma cave, mon autre fierté. J'ai descendu des milliers d'euros de grands crus et à la fin, tout avait le goût de piquette.

Le moindre de mes gâchis.

J'ai tellement froid mon amour.


La Féline incline légèrement la tête quand elle leur parle. Elle les regarde, elle les touche. Elle ne peut pas faire autrement, elle les caresse à peine, effleure une joue, une main, une épaule.


Après lui, tu as disparu toi aussi.

Tu t'es vidée...

Tes yeux, organes stériles, plus de feu, plus de joie, plus d'amour, plus de vie.

Je t'ai vue entrer à l'intérieur de toi, aspirée par le néant, rongée par l'insupportable.

J'ai vu ton corps disparaître un peu plus chaque jour, le bombé de ton nid devenir plat, puis creux.

Je t'ai vue t'éloigner, partir loin en toi, là où je ne pouvais plus te rejoindre.

Plus tu te vidais, plus je buvais.

Presque toujours plein.


Les bras de l'Enfant s'agitent, il bondit sur place alors que la Féline apporte un plat en forme de bûche. Le Placide applaudit et ébouriffe les cheveux de l'enfant. La Matriarche tourne légèrement la tête vers lui.


Nous la bûche, on ne l'a pas vue, on l'a prise dans la gueule et on ne s'en est jamais remis.

Je ne peux pas, je ne veux pas m'en souvenir.

Putain de daube.

Il aura suffi d'une bouchée et soudain, le silence. Ses petits bras qui battent l'air, tes cris de panique, et mes gestes désespérés pour qu'il crache.

En vain.

Son petit corps tout mou dans mes bras à l'arrivée des secours.

D'un seul coup tu bascules en enfer et tu ne remontes jamais.

Je vais vomir. Mon cœur brûle.

Je veux dormir, juste dormir et ne plus penser.



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  • Ma chérie, ce repas était vraiment délicieux !

  • Merci maman mais tu sais, je n'y suis pas pour grand-chose, c'est Paul qui a tout fait !

  • Alors merci mon cher Paul, c'était parfait. Votre dinde et ce merveilleux vin, un vrai bonheur.

  • Mais de rien chère Yvette. Vous savez bien que je n'ai aucun mérite, c'est mon métier la cuisine et c'est un vrai plaisir de vous faire partager mes petits talents. Vous avez à peine touché à la bûche...

  • Pardonnez-moi, elle était excellente mais je n'avais plus de place. Vous m'excuserez mes enfants, ce torticolis me fait tellement souffrir ! Me tenir raide comme ça, m'épuise. Je vais faire comme mon petit fils et aller me coucher. Quel ange, cet enfant est vraiment adorable.

  • Ma pauvre maman, j'espère que tu vas bien dormir tout de même. Léo ne t'a pas trop fatiguée avec ses babillages ? Il était tellement heureux que tu sois avec nous ce soir !

  • Mais non voyons, au contraire, c'est exactement ce qu'il me fallait. Avec cette fichue épidémie ça fait des semaines que je n'avais vu personne.

  • Tant mieux alors, nous sommes ravis que tu sois là maman. Allez viens, je vais t'aider à te coucher.

  • Bonne nuit Yvette. Chérie, je vais sortir une minute.

  • Tu es sûr ? Il fait un froid de canard ! Ils ont dit que les températures étaient particulièrement basses ce soir !

  • Justement. J'ai vu un homme devant l'agence immobilière, je vais voir s'il veut bien accepter quelque chose à manger et une boisson chaude. C'est terrible d'être seul dehors une veille de Noël et par un froid pareil.

  • Oh d'accord, bien sûr, tu es un amour. A tout à l'heure alors.


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25 décembre 2021

C'est un peu après minuit qu'un habitant de la place Nansouty a découvert le corps sans vie d'un homme sur le seuil d'une agence immobilière. Cette tragédie porte à 4 le nombre de SDF décédés depuis le début de la vague de froid.









Concours Médecins du Monde, "Festival des gros maux" 2023 (Soigner les injustices) : deuxième prix catégorie Texte d'éloquence.

 Texte inspiré par mon métier, exercé comme une passion pendant plus de 30 ans. Ce texte a été interprété à Paris, au Ground Control lors d'une soirée de gala à laquelle je n'ai pu assister pour cause de tempête !




Je panse donc j'essuie.


Je panse.

Je panse des corps.

Des corps abîmés, blessés, accidentés, cassés, usés, rouillés, bancals, amputés, brûlés, émaciés, décharnés, exténués.

Des corps au bout du chemin.

Je panse des cœurs.

Des cœurs pleins de douleur, de peur, de haine, de frustration, de colère, de défaillance, de chagrin, d'épuisement, de dépression, de renoncement.

Des cœurs à bout de souffle.

Je panse des âmes.

Des âmes naissantes, fragiles, sensibles, délicates, en puissance, belles, généreuses, fortes, folles, battantes, fatiguées, éprouvées, meurtries, terrifiées, abandonnées.

Des âmes au bout de leur destin.


Donc j'essuie.

J'essuie des peaux.

Des peaux dures, tendres, douces, flétries, rugueuses, râpeuses, ridées, burinées, des peaux de toutes les couleurs, des peaux à fleur et des muqueuses, aussi.

J'essuie des larmes, de la sueur, de la bave, des crachats, de la morve, de la pisse, de la merde, du vomi, du sang, des fluides corporels de toutes les couleurs, textures, odeurs et de la pourriture, aussi.

J'essuie des fronts, des yeux, des bouches, des oreilles, des aisselles, des mains, des seins, des dos, des culs, des pieds et des sexes, aussi.


J'essuie toutes les misères de ce monde.

J'essuie des revers de fortune, des refus, des griffures, des morsures, des insultes, des regards tordus, du mépris, des ordres, des contre-ordres, les lâchetés, les tirs croisés de ceux qui souffrent, de ceux qui les aiment, de ceux qui prescrivent, de ceux qui ordonnent, de ceux qui légifèrent, de ceux qui paient, de ceux qui dirigent et de ceux qui s'en foutent, aussi.


« J'y pense et puis j'oublie » disait-il.

Je panse et je n'oublie pas, car quand je panse, je suis et je laisse un peu de moi, aussi.

samedi 1 mars 2025

Concours de nouvelles Librinova, Magasine "Lire-Ecrire", Juillet 2023


    Une de mes nouvelles préférées qui, pourtant, n'a obtenu aucune récompense. La principale contrainte était de commencer par l'incipit imposé par l'auteure Mélissa Da Costa, marraine et présidente du jury. Ce titre énigmatique m'a été proposé par mon très cher cousin, Etienne Boyer.


L'épiphanie des désaxés.


    Courir sur la plage, à l'aube, accompagné du vol des goélands était un plaisir absolu que rien ne pouvait gâcher, ni la pluie ni les rafales, mais, ce matin, son pied buta contre un objet à demi enseveli dans le sable qui faillit l'envoyer au tapis : une bouteille en verre à l'intérieur de laquelle se trouvait une lettre jaunie.

    Convaincu du pouvoir létal du ridicule, Jean vérifia que personne n'avait vu sa pirouette et ramassa l'objet. Des décennies d'errance océanique en avaient poli tous les reliefs. La frustration d'avoir été interrompu dans sa routine matinale disparut à la vue du morceau de papier, et son naturel curieux prit le dessus. Il dévissa avec peine le bouchon grippé et déroula délicatement le feuillet tel un archéologue découvrant un papyrus millénaire. Un observateur extérieur aurait alors pu voir se succéder sur son visage la surprise, l'incrédulité, la déception, le néant durant quelques longues secondes et enfin, l'expression d'une joie pure, presque enfantine, précédant un cri triomphal et un interminable éclat de rire. Cette fois, il pouvait bien passer pour un idiot ou pour un fou, il s'en moquait, il le tenait son slogan.

    Il allait enfin pouvoir boucler cette campagne. Des semaines qu'il planchait dessus : le concept du spot télévisé avait été approuvé par le client, le budget serait respecté, le mannequin vedette du moment avait accepté le rôle, ne restait plus que la phrase choc qui, sortie de ses lèvres pulpeuses, rendrait le produit irrésistible. Et voilà qu'elle lui était offerte comme par miracle.

    Sans se poser la moindre question sur les motivations de l'expéditeur du message, Jean reprit son footing, bouteille à la main et sourire aux lèvres. Ces moments d'exaltation, rares mais intenses, lui faisaient oublier, ou plutôt accepter cette vie chaotique qui le maintenait en permanence sur la brèche, exigeant de lui un éternel renouvellement et une course permanente contre le temps et ses concurrents. Paul, son collègue et ami, avait fait les frais de cette frénésie mortifère. Un simple projet rejeté avec cruauté par le client, l'échec humiliant de trop, avait eu raison de lui. Overdose...

    Jean était désormais le dernier dinosaure de l'agence et la lutte était rude avec les jeunes carnivores bouillonnants d'idées branchées. Hors de question de les laisser le mettre au placard. Il s'était fait la promesse de tenir le coup, pour tous les Paul sacrifiés sur l'autel de la publicité.

    Sa recette pour y parvenir tenait plus du kit de survie pour désespéré que d'une bonne hygiène de vie : quelques grammes de poudre blanche par-ci, quelques verres d'alcool par-là, des effluves de parfum de femmes, et d'hommes, laissés, de temps en temps, dans sa chambre à coucher, jamais les mêmes, surtout pas, et son footing quotidien pour nettoyer tout ça.

    Encore tout à la joie de sa trouvaille, il rentra chez lui, gratifia son employée de maison d'un « Bien le bonjour ma chère Caire » accompagné d'un sourire radieux, et fila se préparer pour sa journée de travail, abandonnant la bouteille sur la console de l'entrée.


    Depuis le temps qu'elle travaillait pour lui, Caire savait que rien ne rendait Monsieur Jean plus heureux qu'une bonne idée : ni les substances plus ou moins licites dont elle effaçait les traces, ni le défilé de ses conquêtes aussi éphémères que les parfums qu'elles laissaient derrière elles.

    Elle ne jugeait pas son patron. Elle le savait très occupé, très stressé, très riche et très seul. Compatissante, elle éprouvait une certaine amitié pour lui. Tout différents qu'ils étaient, leur collaboration était parfaite : Monsieur Jean estimait son professionnalisme, sa discrétion, ses silences, elle appréciait son respect, sa gentillesse et ses largesses salariales.

    Elle était donc heureuse de le voir si joyeux. Il semblait satisfait et plein d'un espoir qu'il avait rarement connu depuis la mort de Monsieur Paul. Elle retourna à son travail et ramassa la bouteille au passage, remarquant à peine ce qu'elle contenait, ayant perdu depuis longtemps le goût des surprises et de l'imprévu. Elle s'apprêtait à la jeter quand Jean l'en empêcha in extremis :

— Hop hop hop malheureuse, celle-là, je la garde !

— Désolée Monsieur Jean, je pensais...

— Ne vous excusez pas Caire, vous ne pouviez pas savoir, j'aurais dû vous le dire. J'aurais dû anticiper votre redoutable efficacité ! Regardez, ça c'est la clef du placard !

    Caire n'eut d'autre choix que de lire le papier chiffonné que Monsieur Jean lui mettait sous le nez.

— N'est-ce pas génial ? lui dit-il les yeux brillants d'enthousiasme.

    Sans attendre de réponse à sa question purement rhétorique, Jean tourna les talons, remit le bout de papier dans la bouteille, et sortit de la maison en sifflotant, laissant Caire immobile, le regard vide et les bras ballants.


    Caire avait toujours porté son prénom comme un fardeau. Systématiquement corrigé en Claire par ses enseignants, moqué et travesti par ses camarades de classes en Carie, Craie, Précaire... Une de ses maîtresses d'école lui avait dit un jour qu'elle avait de la chance d'avoir un prénom rare, voire unique, elle qui portait le prénom féminin le plus répandu en France.

— Moi aussi, j'aurais bien aimé que l'officier d'état civil se trompe ! Je me serais peut-être appelée Nahalie, ou Nalhalie, ou encore mieux, Athalie !

    Son sourire bienveillant n'avait pas réussi à apaiser l'aversion de Caire pour cette singularité.

    Non, son prénom n'était pas le fruit d'une erreur mais bien le choix de ses parents : arrivée sur le tard, alors qu'ils ne l'attendaient plus, elle avait déjoué leur projet de voyage en Egypte, folie pour laquelle ils économisaient sou par sou depuis des années. Ils y avaient renoncé avec bonheur et avaient fait de leur fille le nouveau projet de leur vie, leur Egypte, leur – Le – Caire.

    Ils avaient misé tout leur argent et tous leurs espoirs sur elle. Déménageant dans un quartier chic, proche des meilleures écoles et loin de leurs moyens. Ils assumaient avec peine et fierté les traites d'un petit appartement et les frais de scolarité de leur fille en cumulant chacun plusieurs emplois. Rapidement, la petite Caire avait senti qu'elle était différente de ses camarades de classe, qu'elle ne faisait pas partie du même monde.

    C'est au collège qu'elle avait compris que le problème venait des mocassins à glands et des polos à crocodile. Ils étaient riches, elle ne l'était pas. Ils étaient méprisants, teigneux, intolérants envers ses différences, elle était intelligente. Excellente élève, elle lavait leurs humiliations en obtenant les meilleures notes. Elle s'était peu à peu mise à la marge, se protégeant des autres et ne les côtoyant que par nécessité.

    Qu'aurait elle fait d'une amie ? L'aurait elle invitée dans leur tout petit appartement ? Lui aurait elle présenté sa famille ? Autant offrir sa carotide à un prédateur affamé. Loin d'éprouver de la gratitude pour ses parents, elle avait honte d'eux et de tout ce que leurs sacrifices lui coûtaient. Après tout, elle ne leur avait rien demandé.

    Une rage sourde et fielleuse était née de cette honte et des tracasseries permanentes qu'elle subissait, rage qui nourrissait une ambition revancharde limitée seulement par ses rêves. Son BAC en poche, elle ferait une prépa, puis une grande école, n'importe laquelle pourvu qu'elle la fasse sortir de la condition de prolo héritée de ses parents. Elle quitterait leur appartement minable dès son objectif atteint et ferait bouffer leurs glands à tous les porteurs de mocassins à coups de sac à main en croco !

    Sa colère et ses ambitions étaient retombées comme un soufflé le 5 juillet 2013, jour des résultats du BAC. Reçue avec mention Excellent, sortie surprise au restaurant pour fêter l'évènement, voiture étincelante, papa et maman tirés à quatre épingles pour faire honneur à leur génie de fille. Un invité inattendu avait croisé leur route, choc frontal, trois morts et une rescapée indemne : Caire.

    Outre une voiture et la disparition de ses parents, elle avait pris son karma en pleine face, pensait elle, comme un boomerang. Elle avait été aveuglée par ses frustrations infantiles et absurdes, et par sa monstrueuse ingratitude. Comment avait elle pu passer à côté de l'essentiel et donner tant d'importance aux regards d'enfants puis d'adolescents dont le seul crime était d'être des gosses de riches ?

    Le mythe d'Icare lui était alors apparu comme une évidence : prénoms anagrammes, destins similaires. Elle avait visé trop haut et en serait éternellement punie. Sa mort à elle serait sociale.

    Inconsolable, majeure livrée à elle même avec pour seule compagne sa culpabilité, elle avait décidé de rester dans l'appartement familial désormais à elle, avait arrêté ses études et repris une partie des chantiers de ménages de ses parents. Depuis dix ans, elle pensait honorer leur mémoire en adoptant cette vie de labeur routinière qui lui assurait la sécurité et la protégeait de tout espoir, de toute déception et de tout chagrin.. Elle avait seulement renoncé à leurs rêves et aux siens.


    Son état cataleptique dura quelques secondes. Son corps semblait hésiter, suspendu entre la résurrection et la pétrification, comme après un électrochoc. Son cerveau tournait à plein régime, mobilisant toute son énergie, questionnant et analysant les données apportées par les quelques mots qu'elle venait de lire. Le message avait harponné des pensées jusque-là enfouies dans les abysses de ses souvenirs, pensées devenues muettes, sourdes et aveugles. Il raclait le fond de son cœur et la douleur l'irradiait comme un éclair, une révélation. Caire réalisait l'injuste punition que son système de croyances post-traumatique infligeait à l'adolescente meurtrie, qu'au fond, elle était restée. Sa vie lui parut soudain d'une immense tristesse et sans perspective de bonheur.

    Elle se liquéfiait de l'intérieur et tout ce liquide voulait sortir : elle pleura. Elle pleura longtemps. Elle pleura tant que, ayant enfin réussi à sortir de sa torpeur, elle griffonna son message avec peine : « Monsieur Jean, pardonnez moi, je dois partir. Prenez soin de vous. Votre chère Caire ».

    Sur le chemin de son appartement, elle s'arrêta dans une agence de voyage et prit un billet d'avion pour l'Egypte.

***********************


04 Août 1962, Los Angeles, USA

    Norma avait essayé.

    Elle devait sûrement comprendre que ça ne pouvait pas durer, que ça devenait trop dangereux, que ça ne pouvait que se terminer ainsi, que c'était évident depuis le début.

    « Rester digne, ne pas pleurer. »

    John lui avait rappelé ses obligations envers leur pays, envers sa femme, sa famille et le reste du monde. Il savait que tout irait bien, elle avait sa vie, ses projets, sa carrière. Bien sûr il l'aimait, il n'aimait qu'elle, il n'aimerait jamais qu'elle, cette décision le rendait très malheureux lui aussi mais, il n'avait plus le choix...

    Norma l'avait écouté, impassible, jusqu'à une dernière petite phrase lancée presque l'air de rien, avant de la quitter pour toujours. Les mots tournaient sans arrêt dans sa tête, lui rappelant à quel point son amour pour lui l'avait rendue stupide et crédule. Ils parlaient de mépris pour les espoirs fous qu'elle avait caressés malgré elle, et salissaient les souvenirs de cette belle histoire.

    Pour se libérer de leur emprise malveillante, elle les avait enfermés dans une bouteille et les avait jetés à la mer. En vain. Elle imaginait le message toxique dans la bouteille, le voyait flotter, dériver à l'infini, et cette image la hantait.

    Même si elle avait fait bonne figure jusque-là, honorant ses contrats, souriant à ses fans, dupant sa famille et ses amis, toujours, la petite phrase naviguait dans sa bouteille et, avec elle, les regrets.

— Vos médicaments ont été livrés, Madame.

— Merci Jane, laissez les là. Vous pouvez rentrer chez vous maintenant, je n'aurai plus besoin de vous ce soir.

— Merci Madame, bonne soirée.

— Bonne soirée Jane.

    Norma avait essayé, mais elle n'y arrivait plus.

    Jane la trouverait le lendemain, endormie à jamais, dans la célèbre robe blanche qui, en s'envolant au-dessus d'une bouche de métro, avait fait d'elle la femme la plus désirée au monde.

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    Caire était rentrée d'Egypte métamorphosée, comme ressuscitée. Elle avait repris ses études et Jean était désormais son seul patron. Elle lui avait ramené un Phénix de son voyage, statuette qu'il avait posée sur son bureau, à gauche du portrait de Paul.

    De l'autre côté du portrait, une vieille bouteille en verre.

    Dans la bouteille, un bout de papier jauni.

    Sur le bout de papier, les quelques mots qui avaient tué Norma, sauvé la carrière de Jean et, sans doute, sauvé la vie de Caire :


« What did you expect ! »











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