dimanche 2 mars 2025

Concours littéraire 2024 "Une île des auteurs" (Ile d'Yeu) : prix du jury.

Cette nouvelle est le résultat de multiples influences : une vieille carte postale de l'île d'Yeu lue lors d'un dîner, les décès d'anciens patients (racontés presque à l'identique) et les informations glanées auprès de mes amies islaises (surtout Anne S) sur les différentes époques et certains évènements.



LA LETTRE


Franck T, dit « La Pipe » n'est plus. Avec lui se sont éteints tous les « La Pipe » de l'île d'Yeu.


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André « La pipe », premier du nom, son grand-père, l'avait cassée, sa pipe, au propre comme au figuré, un jour d'été au début des années cinquante. Crise cardiaque, chute face contre terre, entre deux rangs de choux. On l'avait retrouvé le teint bleuté et la pipe en morceaux enfoncée dans la gorge. Triste fin pour ce robuste patron pêcheur.

Ninette, sa femme, l'avait suivi de près. L'image d'André asphyxié l'avait hantée jour et nuit. Jamais elle ne s'était pardonnée de lui avoir offert un jour sa première pipe et d'avoir envoyé son mari au potager ce jour-là. La raison l'avait peu à peu quittée en même temps que le sommeil et l'appétit. Elle s'était éteinte en décembre, à la faible lueur de la bougie qui éclairait son chevet, leur photo de mariage sur le cœur et le derrière d'Hector collé à son oreille. Le chat de la maison l'avait accompagnée, à sa façon, durant ses derniers instants.


En été 1958, ce fut le tour de la tante Marie.

Quand la vieille fille discrète ne gerçait pas ses mains dans le froid des conserveries, elle s'adonnait à la passion du jardinage. Qui, d'une arête de poisson ou d'un microbe sorti de terre, avait percé sa peau et empoisonné son sang ? Mystère. Le médecin, averti trop tard, avait déclaré :« septicémie », devant le corps brûlant de la pauvre femme. « Rien à faire, on n'est pas équipé, je préviens l'abbé en passant » avait-il ajouté avant de reprendre sa route vers d'autres mésaventures.

En guise de confession, l'abbé avait recueilli deux mots répétés à l'infini par la mourante en délire, « ma merveille, ma merveille », ce qui n'avait pas manqué de l'émouvoir. Quelques heures plus tard, la tante Marie avait fini par se libérer de sa fièvre et refroidir tout à fait.


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Voilà pourquoi, Franck et sa mère s'étaient rendus chez le notaire de l'île d'Yeu, en cette fin d'août 1958. A tout juste dix-huit ans, il héritait de sa tante la maison familiale, sa mère, Denise, ayant reçu les nombreux terrains en partage à la mort de ses parents.


Au bout d'une heure, Franck avait laissé tout le monde en plan.

Le notaire, et son air affecté de compassion sous lequel on pouvait lire une curiosité malsaine. Ce faux-jeton était au cirque. Il regardait Franck marcher sur un fil tendu au-dessus du vide et attendait le moment où il perdrait l 'équilibre et viendrait s'écraser lamentablement sur le sable poisseux de la piste.

Sa mère, dont les larmes lui avaient donné une telle nausée qu'il aurait voulu l'étrangler pour la faire taire. Elle qui avait su si bien garder le silence pendant dix- huit ans, se répandait en un flot continu d'excuses et de mots d'amour. Sa petitesse coupable, la morve qui lui coulait entre les lèvres et ses mains s'acharnant sur son chapeau à voilette étaient insupportables. Que serait cette femme pour lui désormais ?

Il était sorti du bureau capitonné en courant, était passé devant le clerc en poussant un hurlement de bête blessée, le laissant la bouche ouverte et l'air ahuri de celui qu'une frayeur nocturne tire de son sommeil.

Il avait couru autant que son souffle le lui avait permis et, à bout de force, avait embarqué sur l'Amiral de Joinville, en direction du continent.

Dans sa main, froissée et réduite en boule par le chagrin et la colère, La Lettre.


« Ma merveille,

Je t'aime autant que je l'ai aimé. »

L'impression d'étrangeté qui le suivait partout et l'indescriptible mystère cotonneux qui semblait troubler l'histoire de sa famille, s'expliquaient enfin.

La distance de son grand-père, qu'il avait prise pour de la pudeur, n'avait été que tolérance contrainte.

Son père, lui, l'avait ouvertement haï, le rabaissant aussi souvent que possible, méprisant son apparence et sa nature si différentes. Franck avait refoulé une terrible envie de rire le jour de sa mort : les pompiers avaient dû dégonder la porte des toilettes ouvrant vers l'intérieur, pour déloger le gros homme qui y avait rendu son dernier souffle, rouleau de papier toilette à la main, pantalon sur les chevilles et menton sur le nombril. On se paie comme on peut des tracasseries de la vie.

L'homme ne manquait à personne. Visqueux jusqu'au bout des mains qu'il avait baladeuses, il n'avait de sec que le cœur. Mais Franck pouvait-il encore lui en vouloir aujourd'hui ?


Les femmes, elles, l'avaient adulé.


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L'Amiral de Joinville avance lentement dans la chaleur de ce jour d'août. Le bruit des conversations alentour berce Franck. Epuisé de chagrin, il plonge dans une sorte de torpeur ébrieuse. Les mots qu'il vient de lire tournent dans sa tête et se déforment à la faveur de son désespoir.


« Ma merveille,

Je t'aime autant que je l'ai aimé. »


Je t'aime Oh, tant que je l'ai aimé.

Ma merveille.

La merveille.

La mer veille.

La mère veille.

La mer, La Mère, Marie.

**************


Alors que ses parents restaient coincés sur le continent par leur boucherie-charcuterie, Franck avait passé tous les étés de son enfance sur l'île d'Yeu, choyé par sa tante et sa grand-mère. L'île avait connu tellement de brassages de populations que personne ne s'y émouvait de sa physionomie. Il était leur fierté, le blondinet aux yeux bleus, leur miracle de la génétique. Le docteur, en passant, ébouriffait parfois ses cheveux et lançait un énigmatique « Oui, miracle de la génétique » en tournant les talons.


**************


L'Amiral n'avance plus, la chaleur monte dans la cabine.

Banc de sable. On est bloqué pour une durée indéterminée sur un banc de sable, Fromentine en vue.


Depuis La Lettre, Franck revoit son enfance avec un nouveau mode d'emploi. Il mesure confusément les conflits intérieurs que chacun a dû traverser et les sacrifices consentis pour sauver la face.

André avait racheté sa fierté pendant la guerre en faisant passer plus de résistants en Angleterre que de poissons dans les cales de son chalutier.

Ninette avait allumé plus de cierges et lustré plus de bancs d'église que l'abbé ne compterait jamais de fidèles.

Le bon docteur, dont le silence n'était pas à vendre, s'était dit qu'il en verrait de bien pires et avait « oublié » d'annoter le dossier de Marie.


Marie, la mer, la mère.

La merveille.

La mère veille.

L'amère veille.


La nuit tombe sur l'Amiral. Les heures passent dans la mollesse et le ronron des conversations.

Franck lâche prise. Elle a beau avoir réécrit son histoire, Franck n'y est plus. Il se sent comme l'Amiral, pris au piège, par surprise, coupé dans l'élan d'une vie qui ne lui appartient plus. Il se perd dans les déclinaisons de plus en plus farfelues des mots qu'il vient de lire.


« Ta venue au monde a marqué l'arrêt net de mes douleurs... »


L'arrêt net de mes douleurs.

La reinette de mes douleurs.

L'arrêt net de mes doux leurres.


**************


Officiellement, Marie était partie sur le continent aider sa sœur à la boucherie, le temps nécessaire. A l'arrière de la boutique, à l'abri des regards mais pas des indélicatesses de son beau-frère, Marie avait couvé. A mesure que le ventre de sa soeur s'arrondissait, Denise, elle, fourrait torchons et serviettes dans son propre jupon recevant les félicitations des clients pour un ventre qui resterait pourtant à jamais stérile.


Marie avait pleuré, beaucoup. Denise avait promis, beaucoup. André avait accepté, beaucoup. Ninette avait prié, beaucoup.


« Enfant de l'Amour...

Franz, victime de la folie guerrière...

Soldat malgré lui... »


Franz, Franck.

Franz, franc ?

France, victime de la folie guerrière.

La France, la franche.

Dans ce bateau pourtant immobile, Franck a le vertige. La tête lui tourne, les mots se mélangent, il perd pied.

La merveille, l'enfant de l'amour.

L'amère veille.

L'âme erre, veille l'enfant de l'amour.


**************


André avait caché Franz, le fritz déserteur, le petit boche blond aux yeux si bleus que Marie s'y était noyée. Quand le docteur avait annoncé aux La Pipe que « l'embarras digestif » de Marie disparaîtrait au bout de quelques mois, ils avaient compris. Il n'y avait eu ni reproche, ni hésitation. Il avait fallu agir vite. Franz était passé du grenier de la maison à la cale du chalutier direction l'Angleterre. Marie avait quitté l'île. On se retrouverait après la guerre et l'honneur serait sauf. Sauf que Franz ne devait jamais revenir. Très vite, la nourriture anglaise ou un bombardement avait eu raison de sa courte existence, selon la source peu sûre d'un réseau clandestin.


**************


Cinq heures que rien ne bouge. Franck étouffe, il a besoin d'air, de sortir, de voir la mer. Il s'agite sur son banc, marmonnant ses litanies sans queue ni tête.


Voir la mer.

Voir La Mère.

La Mère amère.

L'amertume. La mère tue.

La mère tumeur.

La mer tue, meurs.

L'arrêt net de mes douleurs.


Il se lève et sort. Dehors, il n'aperçoit que l'obscurité d'un ciel sans étoile et d'une mer d'encre. Ce serait un tel soulagement d'y plonger. Lui qui n'a rien vu, rien compris, retrouverait dans ces ténèbres la paix de l'ignorance.


Enfin, l'Amiral de Joinville s'ébranle...





2 commentaires:

  1. Arrivé ici sur la recommandation d'Etienne, je vous remercie pour cette lecture poétique et douce-amère !

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