Histoire inspirée par un fait divers arrivé à Bordeaux, ville que j'ai habitée pendant toute mon adolescence. Ce premier prix a été une énorme surprise et je crois ne pas en être encore revenue.
Miroir,
miroir...
Chinoises, les ombres se
découpent, précises, sur le voilage blanc, à la lumière trop crue
du plafonnier. Autour de la table, quatre chaises, dossiers hauts,
rembourrés, confortables. Quatre convives.
De
l'autre côté de la rue, par un hasard salutaire, il a trouvé
refuge sous un large porche libre. Il s'y abrite du mieux qu'il peut,
la nuit et le froid mordant ne lui font pas de cadeau. D'abord
indifférent au reste du monde, il remarque à peine le manège des
silhouettes fantomatiques et silencieuses de la fenêtre en face. Une
fois emmitouflé dans tous ses vêtements et calé contre la vitrine,
il n'a plus qu'à attendre que la nuit passe. Alors il les voit.
Quelque chose le trouble peu à peu. Il les observe et c'est sa vie
qui défile devant lui, à travers le miroir déformant de cette
fenêtre d'appartement.
A
un bout de la table, le profil sec, la
posture raide, presque figée, le chignon strict duquel rien ne
dépasse : la Matriarche. Le menton pointu monte et descend au
seul rythme des maigres bouchées qu'elle picore du bout de la
fourchette. Pas un mot, les regards suffisent.
Il
faut croire que chaque famille a la sienne. Jamais un compliment,
jamais un merci, jamais une marque d'affection, l'aumône de son
auguste présence, le « tout-dû » à son rang, à son
âge, à l'absurdité de l'habitude et, derrière ses petits yeux
rentrés, aspirés par le dessèchement de son cœur, un insondable
mépris. Notre Marâtre.
A l'autre bout de la
table, le dos affaissé, le ventre rebondi, le crâne presque
totalement sphérique et lisse, les bajoues ramollies tombant vers le
menton, double : le Placide. Il bouge peu, tangue d'une grosse
fesse à l'autre, avance des bras charnus vers les louches qu'il
saisit à mains potelées et ramène encore et encore, pleines, vers
l'assiette.
Pas facile d'être
celui qui emmène une belle héritière loin du destin prestigieux
qu'on espérait pour elle. Tu fais de ton mieux pour être à la
hauteur. Peu à peu tu t'enveloppes, tu arrondis tes angles pour que
tout glisse, pour que rien n'ait de prise, parce que tu n'es jamais
assez bien pour les autres. Tu prends de la largeur pour ne pas
prendre le large, tu protèges ton cœur, tu l'enrobes de douceurs
sucrées et tu gardes le cap, parce qu'elle, elle t'aime.
Elle ne s'assoit presque
jamais, elle va, elle vient, elle tend les plats, prend les
assiettes, remplit les verres, disparaît un instant et revient les
mains pleines, elle s'occupe de tout et de tous. Le cou gracile, les
cheveux savamment décoiffés, les mains longues et fines, agiles,
les gestes fluides et légers : la Féline. Elle danse autour
d'eux, elle tisse la toile cohésive du cocon familial, elle
distribue les liens.
Tes cheveux. Le
souvenir de leur parfum vanillé, de leur incroyable douceur. La
perfection de ton profil « grec ». Le battement de ton
cœur à ton cou délicat. Et ton corps, souple et ferme, à la fois
fort et tendre, légèrement arrondi juste sous le nombril, au
renflement sacré de ton nid.
Maintenant j'ai froid
mon amour.
Au milieu, une petite
main tendue vers la panière à pain, quelques mèches de cheveux
hirsutes dépassent du dossier de la chaise, il gigote, il se penche
furtivement pour ramasser quelque chose : l'Enfant. Son siège
le cache presque tout entier, il n'existe quasiment pas, que par
morceaux, parfois et brièvement.
Le plus beau jour de
notre vie. Nous n'en revenions pas. Comment était-il possible que
tant de bonheur nous arrive, à nous ?
Il rattrapait tout :
mon insuffisance, mon origine misérable, notre amour incongru aux
yeux de la Marâtre. Elle pouvait bien garder son air supérieur et
pincé, il l'ignorait. L'a-t-il jamais appelée « grand-maman » ?
Quelle farce, qu'avait-elle eu d'une maman pour toi, mon amour ?
Il gigotait lui aussi,
ne tenait pas en place, riait, babillait, il prenait tout l 'espace.
Il était notre vie, notre lumière, notre énergie.
Tout était si parfait
mon amour, lui, toi, moi et notre Amour contre le reste du monde.
J'ai si froid.
La Féline porte un
nouveau plat dans lequel une forme oblongue terminée par deux
manchons fume encore. Le Placide joint les mains en prière sur son
cœur, les mèches de cheveux de l'Enfant rebondissent au-dessus du
dossier, la Matriarche a-t-elle vraiment hoché du chignon ?
C'est la dinde, pauvre
bête.
Je l'imagine se
dandiner dans sa basse-cour, confiante, grattant le sol aux côtés
de ses congénères, incapable d'anticiper le sort qui leur est
réservé.
Moi non plus, je n'ai
rien vu venir.
Moi aussi je croyais
que ma vie c'était ça : la quiétude et le bonheur simple de
mon quotidien avec mes deux amours, pour toujours.
Il y avait bien la
Marâtre, d'accord. Même de loin, depuis sa tour d'ivoire
parisienne, elle nous envoyait ses ondes maléfiques. Il faut bien le
reconnaître, elle avait du talent pour tout salir sans dire un mot.
Ses silences étaient meurtriers. J'ai toujours pensé qu'elle
n'acceptait ton invitation pour le réveillon que pour mieux nous le
pourrir. C'était ta B.A de l'année, ta façon de soigner ton karma
disais-tu.
Le Placide s'est levé.
Il disparaît un instant et revient avec une bouteille qu'il porte
avec précaution, à deux mains. Il la présente à la Matriarche qui
ne bronche pas. Il caresse délicatement la bouteille et en enlève
habilement le bouchon. Il lui sert un fond de verre qu'elle goûte du
bout des lèvres.
J'aurais peut-être dû
retourner le voir ton fichu Perroquet. Je n'ai pas supporté qu'il
répète tout ce que je disais. C'est vraiment ça le boulot d'un
psy ? Te renvoyer comme un écho ta culpabilité, tes angoisses,
tes envies de mourir ? Comment espérait-il supprimer cette
douleur incrustée dans mon cœur comme un tatouage ?
Je trouvais que boire
me soulageait plus vite, pas longtemps mais plus vite.
Quand j'y pense, toute
la cave y est passée. Ma cave, mon autre fierté. J'ai descendu des
milliers d'euros de grands crus et à la fin, tout avait le goût de
piquette.
Le moindre de mes
gâchis.
J'ai tellement froid
mon amour.
La Féline incline
légèrement la tête quand elle leur parle. Elle les regarde, elle
les touche. Elle ne peut pas faire autrement, elle les caresse à
peine, effleure une joue, une main, une épaule.
Après lui, tu as
disparu toi aussi.
Tu t'es vidée...
Tes yeux, organes
stériles, plus de feu, plus de joie, plus d'amour, plus de vie.
Je t'ai vue entrer à
l'intérieur de toi, aspirée par le néant, rongée par
l'insupportable.
J'ai vu ton corps
disparaître un peu plus chaque jour, le bombé de ton nid devenir
plat, puis creux.
Je t'ai vue t'éloigner,
partir loin en toi, là où je ne pouvais plus te rejoindre.
Plus tu te vidais, plus
je buvais.
Presque toujours plein.
Les bras de l'Enfant
s'agitent, il bondit sur place alors que la Féline apporte un plat
en forme de bûche. Le Placide applaudit et ébouriffe les cheveux de
l'enfant. La Matriarche tourne légèrement la tête vers lui.
Nous la bûche, on ne
l'a pas vue, on l'a prise dans la gueule et on ne s'en est jamais
remis.
Je ne peux pas, je ne
veux pas m'en souvenir.
Putain de daube.
Il aura suffi d'une
bouchée et soudain, le silence. Ses petits bras qui battent l'air,
tes cris de panique, et mes gestes désespérés pour qu'il crache.
En vain.
Son petit corps tout
mou dans mes bras à l'arrivée des secours.
D'un seul coup tu
bascules en enfer et tu ne remontes jamais.
Je vais vomir. Mon cœur
brûle.
Je veux dormir, juste
dormir et ne plus penser.
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Ma chérie, ce repas
était vraiment délicieux !
Merci maman mais tu
sais, je n'y suis pas pour grand-chose, c'est Paul qui a tout fait !
Alors merci mon cher
Paul, c'était parfait. Votre dinde et ce merveilleux vin, un vrai
bonheur.
Mais de rien chère
Yvette. Vous savez bien que je n'ai aucun mérite, c'est mon métier
la cuisine et c'est un vrai plaisir de vous faire partager mes
petits talents. Vous avez à peine touché à la bûche...
Pardonnez-moi, elle
était excellente mais je n'avais plus de place. Vous m'excuserez
mes enfants, ce torticolis me fait tellement souffrir ! Me
tenir raide comme ça, m'épuise. Je vais faire comme mon petit fils
et aller me coucher. Quel ange, cet enfant est vraiment adorable.
Ma pauvre maman,
j'espère que tu vas bien dormir tout de même. Léo ne t'a pas trop
fatiguée avec ses babillages ? Il était tellement heureux que
tu sois avec nous ce soir !
Mais non voyons, au
contraire, c'est exactement ce qu'il me fallait. Avec cette fichue
épidémie ça fait des semaines que je n'avais vu personne.
Tant mieux alors,
nous sommes ravis que tu sois là maman. Allez viens, je vais
t'aider à te coucher.
Bonne nuit Yvette.
Chérie, je vais sortir une minute.
Tu es sûr ? Il
fait un froid de canard ! Ils ont dit que les températures
étaient particulièrement basses ce soir !
Justement. J'ai vu un
homme devant l'agence immobilière, je vais voir s'il veut bien
accepter quelque chose à manger et une boisson chaude. C'est
terrible d'être seul dehors une veille de Noël et par un froid
pareil.
Oh d'accord, bien
sûr, tu es un amour. A tout à l'heure alors.
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25 décembre 2021
C'est un peu après minuit
qu'un habitant de la place Nansouty a découvert le corps sans
vie d'un homme sur le seuil d'une agence immobilière. Cette tragédie
porte à 4 le nombre de SDF décédés depuis le début de la vague
de froid.