L'une des contraintes de ce concours était d'intégrer au texte les mots suivants ou une de leurs déclinaisons : table, aléatoire, éblouissement, pérorer, rougeoyant et il serait dommage de rebrousser chemin.
Je n'irai pas
Cette pauvre Simone s'était laissée embobiner par le nouveau docteur du village.
Cinq ans qu'il n'y en avait plus. Finalement, un jeune était venu s'installer. Pas de
femme, pas d'enfant, il n'avait que ça à faire, bosser.
Une vraie bénédiction
Deux mois après son arrivée, elle avait invité Margot pour un thé-Scrabble. Simone
aimait recevoir : sets de table, tasses en porcelaine, Broyé du Poitou maison.
- Va le voir, Margot, il est très gentil, tu verras, lui avait dit Simone en posant son
WAX sur mot compte triple.
- Enfin, ma pauvre Simone, on ne lui demande pas d'être gentil ! avait répondu
Margot dépitée de ne plus pouvoir poser son Q.
- Je ne suis pas malade alors j'ai pas besoin d'aller encombrer sa salle d'attente.
- Tu as tort, c'est pas normal que tu te casses la figure comme ça sans arrêt, tu...
- Ca y est, c'est reparti. Depuis quand t'es docteur toi ? C'est pas parce que j'ai glissé
une fois sur ton parquet trop ciré que j'ai le cancer ou je ne sais quoi ! Et puis j'ai pas
non plus la Zeimer pour que tu me parles comme quand on était gosses.
Là-dessus, elles avaient été prises d'un tel fou rire que les deux amies avaient du se ruer
aux toilettes, pliées en deux, les mains sur l'entre-jambe.
Les allusions au docteur en étaient restées là pour cette fois.
Quelques semaines plus tard, Simone avait eu comme un éblouissement. Elle avait
perdu connaissance quelques secondes, chez sa fille, pas de bol. Branle-bas de combat,
les pompiers, les urgences, 2 semaines en cardiologie, entrée directe à l'EHPAD.
- J'ai le cœur trop fragile ma pauvre Margot !
- Trop fragile pour quoi ? Pour faire des biscuits ? Pour jouer au Scrabble ?
Margot était partagée entre la colère et la tristesse. Elle aurait voulu que Simone
proteste, se rebiffe, qu'elle fasse une fugue. Mais ça n'était pas le genre de Simone, si
docile, si apte à prendre les choses du bon côté.
- Tu sais, on n'est pas si mal ici, tu devrais y réfléchir. Et puis il y a les copains !
Jeannine qui est enfin débarrassée de son bon à rien de mari, Ida qui est devenue
drôlement rigolote avec la Zeimer, et Pierrot ! Tu te souviens du Pierrot de la rue du pont ! avait elle conclu avec un vilain clin d'œil.
- Purée, Simone, inutile de pérorer sur les bienfaits de la vie en prison ! Si tu crois que
tu me fais rêver avec une veuve frustrée, une folle qui a oublié qu'elle a été une carne et
un vieux célibataire! Déjà que ça me coûte de venir te voir dans ton mouroir, alors y
vivre, pas question !
Margot s'était emportée. C'était sa façon à elle de cacher ses émotions. Bien sûr qu'elle
se souvenait de Pierrot. Il avait eu le béguin pour elle dans le temps. Ils avaient un peu
dansé au bal du 14 juillet, s'étaient assis l'un à côté de l'autre à la messe. Il l'avait même
emmenée au marché à Lezay une fois, sur son porte bagage. En y repensant, elle en
avait encore mal aux fesses. Et puis un jour il lui avait pris la main, s'était penché
timidement vers elle pour l'embrasser, et ça avait été fini. Elle s'était enfuie sans un mot.
Il n'avait pas compris. Il avait erré des semaines autour de la ferme des parents de
Margot. Il ne s'était jamais marié lui non plus.
Finalement, Margot avait fini par accepter la visite du docteur Lucas. Simone l'avait
tellement tannée avec ses malaises qu'elle avait cédé.
C'est vrai qu'il était gentil, il avait su s'y prendre avec elle.
Margot lui avait parlé d'elle et de sa famille. A l'évocation du grand-père amputé des deux jambes, le docteur avait tiqué et lui avait prescrit une prise de sang. Le diagnostic était
tombé, Margot était diabétique. Sarah, l'infirmière, venait donc plusieurs fois par jour
pour lui faire ses piqures et ses glycémies dont les résultats étaient plus qu'aléatoires.
- Enfin c'est pas possible Margot ! Je ne comprends pas. Vos glycémies sont si hautes
parfois !
- Ok, il m'arrive de faire des petites entorses à mon régime, trois fois rien. C'est mon
petit plaisir à moi. Penaude, elle avait sorti de sa poche un paquet de Kindar Bouno.
- Quoi ? Mon Dieu, Margot, vous vous rendez compte ! C'est bourré de sucre et d'huile
de palme, cette cochonnerie! C'est du pure poison pour vous, hyper dangereux et ça tue
les orangs-outans.
Margot ne voyait pas le rapport entre son pêcher mignon et le primate, mais elle avait
promis, à contrecœur, de ne plus en manger.
L'hiver s'était installé, avec son lot de corvées : couper le bois, le rentrer, faire le feu et,
avoir froid quand même. La maison était vieille et mal isolée, pas de chauffage central,
trop cher. L'infirmière et le docteur s'en étaient inquiétés. Les visites à Simone ne
faisaient que remuer le couteau dans la plaie, il faisait doux à l'EHPAD. Alors l'idée d'y
aller s'était peu à peu insinuée dans l'esprit de Margot, elle était si fatiguée parfois.
L'assistante sociale était venue et, en un rien de temps, le dossier était prêt, Margot était
sur liste d'attente.
Ensuite, les semaines étaient passées, son diabète s'était équilibré, elle ne faisait plus de
malaise. Avec l'arrivée du printemps, sa vie dans son petit cocon redevenait bien plus
agréable. Alors quand le docteur l'avait appelée pour lui dire qu'une place s'était libérée
et qu'il souhaitait la voir, elle avait paniqué. Comment en était-elle arrivée là ? Elle ne se
voyait plus quitter la maison qui l'avait vue naître, grandir et vieillir. L'hiver n'était qu'un
mauvais moment à passer après tout. Elle allait lui dire au docteur, elle n'irait pas !
Le lendemain, il était arrivé tout guilleret.
- Alors Margot, vous êtes prête ? Je vais vous faire une nouvelle ordonnance, comme ça
vous serez tranquille pour un mois. Demain matin, Sarah viendra faire votre dernière
injection et ensuite, c'est
l'infirmière de l'EHPAD qui prendra le relai.
Devant le
silence de Margot, il avait levé le nez de son ordonnancier.
- Ca ne va pas Margot ?
- Docteur, je suis désolée mais, je n'irai pas. Je suis bien chez moi, c'est toute ma vie
qui est ici. J'ai fait un petit coup de calcaire cet hiver mais maintenant c'est fini, tout va
bien.
- Margot, écoutez moi, je comprends vos craintes mais ça va aller et, comme disait mon
grand-père, ce serait dommage de faire demi-tour mon ptit !
Margot s'était figée.
- Votre grand-père ?
- Comment ? Ah oui, mon grand-père, pardon. Il disait un truc comme ça quand il
sentait que la peur nous faisait hésiter. D'ailleurs, c'est un peu grâce à lui que je suis
venu m'installer ici. Il m'a souvent parlé de ce village avec nostalgie. Je crois qu'il y
avait fait un séjour après la guerre, comme journalier. C'était un drôle de bonhomme, lui aussi, un fort caractère. Comme vous Margot, et c'est un compliment, croyez moi.
- Je vous crois docteur, je vous crois ...
- A la bonne heure. Ne vous inquiétez pas, je suis sûr que vous allez vous plaire à
l'EHPAD.
Le docteur est content, Margot est redevenue raisonnable. Fort de son enthousiasme, il
n'a pas vu sa pâleur, le voile passé devant ses yeux, le tremblement de ses mains. Il n'a
pas entendu non plus : quelque chose s'est brisé dans la voix de Margot.
Juin 1953, Saint Jean.
Quand Margot reprend connaissance, elle entend la voix de son père :
- Je ne veux plus
jamais en parler, c'est compris !
- Mais enfin, Paul, il faut bien faire quelque chose...
Sa mère implore mais elle a déjà
renoncé, ce n'est pas elle qui commande.
- J'ai dit, plus jamais ! Tu veux que la honte soit sur la famille ?
Non, bien sûr qu'elle ne veut pas. La mère de Margot se tait, comme elle l'a toujours
fait.
Margot ouvre les yeux sur les flammes rougeoyantes du feu de cheminée. C'est l'été,
pourquoi a-t-on fait du feu ? On l'a couchée dans le lit que son grand-père amputé a
occupé jusqu'à sa mort, dans la grande pièce qui sert à tout. Elle est nue sous un
monceau de couvertures et elle a froid.
Elle a mal aussi : mal à la tête, mal au ventre, au
bas-ventre. Des images floues lui reviennent : les feux de la St Jean au village,
quelqu'un qui la prend dans ses bras, un murmure « le salaud, le salaud », des pleurs.
- On devrait peut-être appeler le docteur, elle a quand même perdu connaissance...
- Elle a la tête dure, t'inquiète. Et puis tu veux qu'il appelle les gendarmes ? Pas
question !
Margot sort peu à peu du brouillard, ses souvenirs se précisent. Elle allait voir les feux
au village. Un homme l'avait rejointe, pour « l'escorter », avait-il dit. Elle ne s'était pas
méfiée, elle l'avait déjà vu, un journalier d'une ferme voisine. D'abord très gai, il était
devenu entreprenant, puis pressant. Elle avait résisté. Elle avait voulu retourner chez
elle. Il l'avait alors empoignée et serrée très fort. De son haleine avinée, les yeux exorbités, il avait murmuré « Il serait dommage de rebrousser chemin, mon ptit ».
Il l'avait jetée violement à terre puis plus rien, le trou noir.
- Allo docteur, bonjour c'est Sarah. Je suis chez Margot. J'ai fait venir les pompiers mais
c'était trop tard, elle était déjà décédée.
- Quoi ? Mince, mais que s'est-il passé, elle allait très bien hier !
- Écoutez docteur, je pense que Margot s'est suicidée.
- Suicidée ? Mais qu'est-ce qui vous fait dire ça, Sarah ?
- Je vous envoie une photo, vous allez comprendre.
Quelques secondes plus tard, le docteur reçoit la photo sur son téléphone portable.
Margot est dans son lit, l'air apaisé. Elle n'a pas lutté, ni souffert. Autour d'elle, un
nombre incalculable d'emballages vides de Kindar Bouno.
- Merde, vous pensez qu'elle s'est suicidée aux Kindar Bouno !? C'est tellement bizarre.
Mais pourquoi ? D'accord, elle appréhendait son entrée à l'EHPAD, mais on ne l'aurait
pas obligée à y aller. Ce geste est tellement extrême.
- Je sais, je ne comprends pas moi non plus. Docteur, elle a laissé une enveloppe
cachetée à votre nom.
- Ouvrez la, Sarah, ouvrez la !
Docteur, embrassez Simone pour moi et dites à Pierrot que, maintenant, c'est moi qui
l'attends.
Votre grand-père disait très exactement "Il serait dommage de rebrousser chemin,
mon ptit !"

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