Une de mes nouvelles préférées qui, pourtant, n'a obtenu aucune récompense. La principale contrainte était de commencer par l'incipit imposé par l'auteure Mélissa Da Costa, marraine et présidente du jury. Ce titre énigmatique m'a été proposé par mon très cher cousin, Etienne Boyer.
L'épiphanie des désaxés.
Courir sur la plage, à l'aube, accompagné du vol des
goélands était un plaisir absolu que rien ne pouvait gâcher, ni la
pluie ni les rafales, mais, ce matin, son pied buta contre un objet à
demi enseveli dans le sable qui faillit l'envoyer au tapis : une
bouteille en verre à l'intérieur de laquelle se trouvait une lettre
jaunie.
Convaincu
du pouvoir létal du ridicule, Jean vérifia que personne n'avait vu
sa pirouette et ramassa l'objet. Des décennies d'errance océanique
en avaient poli tous les reliefs. La frustration d'avoir été
interrompu dans sa routine matinale disparut à la vue du morceau de
papier, et son naturel curieux prit le dessus. Il dévissa avec peine
le bouchon grippé et déroula délicatement le feuillet tel un
archéologue découvrant un papyrus millénaire. Un observateur
extérieur aurait alors pu
voir se succéder sur son visage la surprise, l'incrédulité,
la déception, le néant durant quelques longues secondes et enfin,
l'expression d'une joie pure, presque enfantine, précédant un cri
triomphal et un interminable éclat de rire. Cette fois, il pouvait
bien passer pour un idiot ou pour un fou, il s'en moquait, il le
tenait son slogan.
Il
allait enfin pouvoir boucler cette campagne. Des semaines qu'il
planchait dessus : le concept du spot télévisé avait été
approuvé par le client, le budget serait respecté, le mannequin
vedette du moment avait accepté le rôle, ne restait plus que la
phrase choc qui, sortie de ses lèvres pulpeuses, rendrait le produit
irrésistible. Et voilà qu'elle lui était offerte comme par
miracle.
Sans
se poser la moindre question sur les motivations de l'expéditeur du
message, Jean reprit son footing, bouteille à la main et sourire aux
lèvres. Ces moments d'exaltation, rares mais intenses, lui faisaient
oublier, ou plutôt accepter cette vie chaotique qui le maintenait en
permanence sur la brèche, exigeant de lui un
éternel renouvellement et une course permanente contre le temps et
ses concurrents. Paul, son collègue et ami, avait fait les frais de
cette frénésie mortifère. Un simple projet rejeté avec cruauté
par le client, l'échec humiliant de trop, avait eu raison de lui.
Overdose...
Jean
était désormais le dernier dinosaure de l'agence et la lutte était
rude avec les jeunes carnivores bouillonnants d'idées branchées.
Hors de question de les laisser le mettre au placard. Il s'était
fait la promesse de tenir le coup, pour tous les Paul sacrifiés sur
l'autel de la publicité.
Sa recette pour y parvenir tenait plus du kit de survie
pour désespéré que d'une bonne hygiène de vie : quelques
grammes de poudre blanche par-ci, quelques verres d'alcool par-là,
des effluves de parfum de femmes, et d'hommes, laissés, de temps en
temps, dans sa chambre à coucher, jamais les mêmes, surtout pas, et
son footing quotidien pour nettoyer tout ça.
Encore tout à la joie de sa trouvaille, il rentra chez
lui, gratifia son employée de maison d'un « Bien le bonjour ma
chère Caire » accompagné d'un sourire radieux, et fila se
préparer pour sa journée de travail, abandonnant la bouteille sur
la console de l'entrée.
Depuis le temps qu'elle travaillait pour lui, Caire
savait que rien ne rendait Monsieur Jean plus heureux qu'une bonne
idée : ni les substances plus ou moins licites dont elle
effaçait les traces, ni le défilé de ses conquêtes aussi
éphémères que les parfums qu'elles laissaient derrière elles.
Elle ne jugeait pas son patron. Elle le savait très
occupé, très stressé, très riche et très seul. Compatissante,
elle éprouvait une certaine amitié pour lui. Tout différents
qu'ils étaient, leur collaboration était parfaite : Monsieur
Jean estimait son professionnalisme, sa discrétion, ses silences,
elle appréciait son respect, sa gentillesse et ses largesses
salariales.
Elle était donc heureuse de le voir si joyeux. Il
semblait satisfait et plein d'un espoir qu'il avait rarement connu
depuis la mort de Monsieur Paul. Elle retourna à son travail et
ramassa la bouteille au passage, remarquant à peine ce qu'elle
contenait, ayant perdu depuis longtemps le goût des surprises et
de l'imprévu. Elle s'apprêtait à la jeter quand Jean l'en empêcha
in extremis :
— Hop hop hop malheureuse, celle-là, je la garde !
— Désolée Monsieur Jean, je pensais...
— Ne vous excusez pas Caire, vous ne pouviez pas
savoir, j'aurais dû vous le dire. J'aurais dû anticiper votre
redoutable efficacité ! Regardez, ça c'est la clef du placard !
Caire n'eut d'autre choix que de lire le papier
chiffonné que Monsieur Jean lui mettait sous le nez.
— N'est-ce pas génial ? lui dit-il les yeux
brillants d'enthousiasme.
Sans attendre de réponse à sa question purement
rhétorique, Jean tourna les talons, remit le bout de papier dans la
bouteille, et sortit de la maison en sifflotant, laissant Caire
immobile, le regard vide et les bras ballants.
Caire avait toujours porté son prénom comme un
fardeau. Systématiquement corrigé en Claire par ses enseignants,
moqué et travesti par ses camarades de classes en Carie, Craie,
Précaire... Une de ses maîtresses d'école lui avait dit un jour
qu'elle avait de la chance d'avoir un prénom rare, voire unique,
elle qui portait le prénom féminin le plus répandu en France.
— Moi aussi, j'aurais bien aimé que l'officier
d'état civil se trompe ! Je me serais peut-être appelée
Nahalie, ou Nalhalie, ou encore mieux, Athalie !
Son sourire bienveillant n'avait pas réussi à apaiser
l'aversion de Caire pour cette singularité.
Non, son prénom n'était pas le fruit d'une erreur
mais bien le choix de ses parents : arrivée sur le tard, alors
qu'ils ne l'attendaient plus, elle avait déjoué leur projet de
voyage en Egypte, folie pour laquelle ils économisaient sou par sou
depuis des années. Ils y avaient renoncé avec bonheur et avaient
fait de leur fille le nouveau projet de leur vie, leur Egypte, leur –
Le – Caire.
Ils avaient misé tout leur argent et tous leurs
espoirs sur elle. Déménageant dans un quartier chic, proche des
meilleures écoles et loin de leurs moyens. Ils assumaient avec peine
et fierté les traites d'un petit appartement et les frais de
scolarité de leur fille en cumulant chacun plusieurs emplois.
Rapidement, la petite Caire avait senti qu'elle était différente de
ses camarades de classe, qu'elle ne faisait pas partie du même
monde.
C'est
au collège qu'elle avait compris que le problème venait des
mocassins à glands et des polos à crocodile. Ils étaient riches,
elle ne l'était pas. Ils étaient méprisants, teigneux, intolérants
envers ses différences, elle était intelligente. Excellente élève,
elle lavait leurs humiliations en obtenant les meilleures notes. Elle
s'était peu à peu mise à la marge, se protégeant des autres et ne
les côtoyant que par nécessité.
Qu'aurait elle fait d'une amie ? L'aurait elle
invitée dans leur tout petit appartement ? Lui aurait elle
présenté sa famille ? Autant offrir sa carotide à un
prédateur affamé. Loin d'éprouver de la gratitude pour ses
parents, elle avait honte d'eux et de tout ce que leurs sacrifices
lui coûtaient. Après tout, elle ne leur avait rien demandé.
Une rage sourde et fielleuse était née de cette
honte et des tracasseries permanentes qu'elle subissait, rage qui
nourrissait une ambition revancharde limitée seulement par ses
rêves. Son BAC en poche, elle ferait une prépa, puis une grande
école, n'importe laquelle pourvu qu'elle la fasse sortir de la
condition de prolo héritée de ses parents. Elle quitterait leur
appartement minable dès son objectif atteint et ferait bouffer leurs
glands à tous les porteurs de mocassins à coups de sac à main en
croco !
Sa colère et ses ambitions étaient retombées comme
un soufflé le 5 juillet 2013, jour des résultats du BAC. Reçue
avec mention Excellent, sortie surprise au restaurant pour fêter
l'évènement, voiture étincelante, papa et maman tirés à quatre
épingles pour faire honneur à leur génie de fille. Un invité
inattendu avait croisé leur route, choc frontal, trois morts et une
rescapée indemne : Caire.
Outre une voiture et la disparition de ses parents,
elle avait pris son karma en pleine face, pensait elle, comme un
boomerang. Elle avait été aveuglée par ses frustrations infantiles
et absurdes, et par sa monstrueuse ingratitude. Comment avait elle pu
passer à côté de l'essentiel et donner tant d'importance aux
regards d'enfants puis d'adolescents dont le seul crime était d'être
des gosses de riches ?
Le mythe d'Icare lui était alors apparu comme une
évidence : prénoms anagrammes, destins similaires. Elle avait
visé trop haut et en serait éternellement punie. Sa mort à elle
serait sociale.
Inconsolable, majeure livrée à elle même avec pour
seule compagne sa culpabilité, elle avait décidé de rester dans
l'appartement familial désormais à elle, avait arrêté ses études
et repris une partie des chantiers de ménages de ses parents. Depuis
dix ans, elle pensait honorer leur mémoire en adoptant cette vie de
labeur routinière qui lui assurait la sécurité et la protégeait
de tout espoir, de toute déception et de tout chagrin.. Elle avait
seulement renoncé à leurs rêves et aux siens.
Son état cataleptique dura quelques secondes. Son
corps semblait hésiter, suspendu entre la résurrection et la
pétrification, comme après un électrochoc. Son cerveau tournait à
plein régime, mobilisant toute son énergie, questionnant et
analysant les données apportées par les quelques mots qu'elle
venait de lire. Le message avait harponné des pensées jusque-là
enfouies dans les abysses de ses souvenirs, pensées devenues
muettes, sourdes et aveugles. Il raclait le fond de son cœur et la
douleur l'irradiait comme un éclair, une révélation. Caire
réalisait l'injuste punition que son système de croyances
post-traumatique infligeait à l'adolescente meurtrie, qu'au fond,
elle était restée. Sa vie lui parut soudain d'une immense tristesse
et sans perspective de bonheur.
Elle se liquéfiait de l'intérieur et tout ce liquide
voulait sortir : elle pleura. Elle pleura longtemps. Elle pleura
tant que, ayant enfin réussi à sortir de sa torpeur, elle griffonna
son message avec peine : « Monsieur Jean,
pardonnez moi, je dois partir. Prenez soin de vous. Votre chère
Caire ».
Sur le chemin de son appartement, elle s'arrêta dans
une agence de voyage et prit un billet d'avion pour l'Egypte.
***********************
04 Août 1962, Los Angeles, USA
Norma avait essayé.
Elle devait sûrement comprendre que ça ne pouvait pas
durer, que ça devenait trop dangereux, que ça ne pouvait que se
terminer ainsi, que c'était évident depuis le début.
« Rester
digne, ne pas pleurer. »
John lui avait rappelé ses obligations envers leur
pays, envers sa femme, sa famille et le reste du monde. Il savait que
tout irait bien, elle avait sa vie, ses projets, sa carrière. Bien
sûr il l'aimait, il n'aimait qu'elle, il n'aimerait jamais qu'elle,
cette décision le rendait très malheureux lui aussi mais, il
n'avait plus le choix...
Norma l'avait écouté, impassible, jusqu'à une
dernière petite phrase lancée presque l'air de rien, avant de la
quitter pour toujours. Les mots tournaient sans arrêt dans sa tête,
lui rappelant à quel point son amour pour lui l'avait rendue stupide
et crédule. Ils parlaient de mépris pour les espoirs fous qu'elle
avait caressés malgré elle, et salissaient les souvenirs de cette
belle histoire.
Pour se libérer de leur emprise malveillante, elle les
avait enfermés dans une bouteille et les avait jetés à la mer. En
vain. Elle imaginait le message toxique dans la bouteille, le voyait
flotter, dériver à l'infini, et cette image la hantait.
Même si elle avait fait bonne figure jusque-là,
honorant ses contrats, souriant à ses fans, dupant sa famille et ses
amis, toujours, la petite phrase naviguait dans sa bouteille et, avec
elle, les regrets.
— Vos médicaments ont été livrés, Madame.
— Merci Jane, laissez les là. Vous pouvez rentrer
chez vous maintenant, je n'aurai plus besoin de vous ce soir.
— Merci Madame, bonne soirée.
— Bonne soirée Jane.
Norma avait essayé, mais elle n'y arrivait plus.
Jane la trouverait le lendemain, endormie à jamais,
dans la célèbre robe blanche qui, en s'envolant au-dessus d'une
bouche de métro, avait fait d'elle la femme la plus désirée au
monde.
**************************
Caire était rentrée d'Egypte métamorphosée, comme
ressuscitée. Elle avait repris ses études et Jean
était désormais son seul patron. Elle lui avait ramené un Phénix
de son voyage, statuette qu'il avait posée sur
son bureau, à gauche du portrait de Paul.
De l'autre côté du portrait, une vieille bouteille en
verre.
Dans la bouteille, un bout de papier jauni.
Sur le bout de papier, les quelques mots qui avaient tué
Norma, sauvé la carrière de Jean et, sans doute, sauvé la vie de
Caire :
« What did you expect ! »